LETTRE DE CASSIS (65)
(de Procida, baie de Naples, à Cassis)
du Mercredi 26 Août au Mardi 8 Septembre 2015
Samedi 29 Août. Grand beau temps, vent faible 5nds de bout, nous voilà sur route ce matin vers l’île d’Elbe au moteur. Depuis notre départ de Santorin nous n’avons jamais eu de vent portant, mais des vents contraires constamment faibles du secteur Ouest, nous contraignant à faire du près (dans ce cas il vaut mieux être au près pour avoir un vent apparent significatif), voire à louvoyer. Mais depuis Messine et notre entrée dans la mer Tyrrhénienne c’est le plus souvent à la risée Perkins qu’il faut faire appel. Décidément Eole ne voit pas d’un bon œil notre retour vers Marseille. Espérons qu’il sera plus coopératif pour le retour de Balthazar en Bretagne au mois d’Octobre. Faut-il envisager un sacrifice propitiatoire comme le ferait nos Anciens pour lui plaire ? Mais quelle est la procédure ? Quel animal choisir ? Quel discours tenir ? Mystère.
Nous avons passé deux jours bien agréables dans les îles Pontines. Arrivés dans l’après-midi de Jeudi de Procida, fuyant les mouillages encombrés de l’île, l’ancre plonge dans un endroit superbe et sauvage, entre la Punta del Incenso de l’île Ponza et l’îlot Gavi qu’un seuil de 2 à 3m relie. Eau transparente, roches d’éponge blanche creusées par le vent et la mer, solitude en dehors de deux petites embarcations de pêche qui regagnent le port en fin d’après-midi. Balade en zodiac et baignade. Vendredi nous rejoignons après le bain le port de Ponza en milieu de journée suivant notre méthode favorite pour trouver une place dans les ports très encombrés. Nous y sommes accueillis par un indien Sikh très sympathique et serviable à un ponton équipé de pendilles. Il est touché lorsque je lui apprends que j’estime beaucoup son pays où je me suis rendu de nombreuses fois pour y négocier, à Delhi et Bengalore les contrats de lancement par Ariane de la plupart des satellites de télévision et télécommunications indiens. Le port et la petite ville qui l’entoure en demi-cercle sont très pittoresques avec leurs maisons aux couleurs pastel, roses, ocres, bleues, vertes et blanches, dominées par le vert des cultures en terrasses, et avec les bateaux de pêche aux couleurs lumineuses le long des quais. Port très animé par le trafic incessant des ferries qui se croisent, des bateaux de pêche qui rentrent, de petites embarcations légères qui le traversent plein pot poussées par des puissants hors bord (deux de 250CV, quand ce n’est pas trois, sont monnaies courantes !) et, en fin d’après midi par l’arrivée d’un grand nombre de bateaux, voiliers, pêche promenade ou grosses vedettes, les megayachts restant au mouillage à l’extérieur. Je me demande bien où ils vont tous se mettre. Et bien ceux qui n’ont pas de place attitrée mouillent excessivement près les uns des autres à l’intérieur d’un quadrilatère formé par des bouées jaunes délimitant l’espace étroit autorisé pour ne pas gêner les manœuvres des gros ferries. C’est la pagaille mais les italiens sont adroits et démerdards et le calme revient peu à peu sur le plan d’eau en soirée. Heureusement car tout ce trafic génère un sérieux ressac sur les pontons faisant danser les voiliers légers. Par temps calme ça passe, par vents plus forts ce doit être des nœuds de chaîne et des abordages car, obligés à mouiller très court par manque d’espace ils déraperaient quasiment tous allègrement avec leurs chaînes croisées ! Mais il fait grand beau calme, Madonna !
Dimanche 30 Août 7h Je viens de prendre mon deuxième quart. A trois nous tournons toutes les 3heures, moi-même faisant le premier quart jusqu’à 1h du matin, JP enchaînant le deuxième jusqu’à 4h et Jean-Jacques le troisième jusqu’à 7h. Toujours grand beau temps, mer d’huile. Le Perkins nous a bercés de son ronron régulier à bas régime (1150trs/mn en grand pas de l’hélice Gori, soit à environ 50% du régime max) toute la nuit. Anne-Marie trouve qu’en guise de berceuse on fait mieux car dans la grande cabine arrière le bruit de l’eau violemment brassée et projetée contre la voûte par l’hélice est important. Mais quand on a bien sommeil on dort. Les cabines avant sont beaucoup mieux loties, on n’y entend pratiquement pas le moteur, mais au près par mer formée on y décolle des couchettes. A choisir Anne-Marie et moi avons préféré installer la cabine propriétaire à l’arrière, moins remuante. Balthazar avance à ce régime économique à près de 7nds en surface sur cette mer d’huile. Mais un courant favorable remonte la côte italienne. Ce matin à l’approche de l’archipel toscan il atteint 0,6nds nous donnant une vitesse fond de 7,6nds. C’est bien pratique de disposer en bas de l’écran, en gros caractères, côte à côte, la vitesse surface donnée par le loch (je surveille soigneusement son étalonnage précis et nettoie régulièrement au vinaigre blanc la petite roue à aube courant sous la mer qui doit être parfaitement propre et ne doit s’arrêter que lentement après l’avoir mise en rotation rapide par un souffle) et la vitesse fond donnée par le GPS. On visualise bien alors les boucles de courant ; pour être précis on déduit de cette lecture la projection du vecteur courant sur le vecteur vitesse du bateau ; donc on ne voit pas par exemple un courant traversier. Mais avec l’habitude, en regardant en même temps la dérive du bateau, angle que fait le vecteur vitesse donné par le GPS avec le cap vrai du bateau et aussi en observant la variation de l’intensité du courant quand le cap change on sent bien ce qu’il se passe et on se fait une idée assez précise de l’intensité et de la direction du courant. C’est bien utile dans les navigations rase-cailloux ou pour sortir en plein océan de boucles de courants forts pénalisant la marche. C’est bien utile aussi pour monter à cheval ou descendre des grands courants généraux comme le Gulf Stream.
Au loin l’horizon est vide à l’exception d’un bateau sans AIS à 10 heures. Je regarde au radar sa distance, 3 milles mais, surprise, je vois sur l’écran un joli petit écho rouge, stable, à moins de 0,5 mille. Je remonte et ne vois rien, même aux jumelles. Serais-je mal réveillé ? Je redescends et change d’échelle. L’écho est toujours là me narguant ; il n’est plus qu’à 0,2 milles (360m). Je remonte et finis par repérer aux jumelles un très gros tronc d’arbre dont une partie émerge au ras de l’eau défilant à une cinquantaine de mètres sur bâbord. Bravo le radar. Je me dis qu’il ne ferait pas bon taper dans cette bille à 7nds (par mer formée il est plus que probable que le faible écho aurait été noyé dans les échos parasites des crêtes des vagues et le radar n’aurait probablement pas permis de le détecter) et je me félicite d’avoir une coque robuste en aluminium à l’épaisseur largement dimensionnée et aux varangues et lisses très rapprochées, un vrai coffre-fort de chez Garcia. Balthazar est également protégé dans une certaine mesure de l’envahissement éventuel de l’eau de mer par une première cloison étanche isolant la soute à voiles de la grande baille à mouillage derrière l’étrave, puis par une deuxième cloison étanche isolant la grande soute à voiles de la cabine avant. Il y a donc l’équivalent de deux crash box. Il y a aussi à l’arrière une cloison étanche isolant la cabine arrière du compartiment où se trouvent les mèches des deux safrans, le vérin et moteur couple électrique les actionnant, ceci pour stopper une grosse voie d’eau au cas où un safran serait arraché. En outre la dérive légèrement inclinée vers l’arrière se relèverait en cas de choc frontal évitant un arrachage et apportant un certain amortissement du choc éventuel. En polyester à faible épaisseur comme sont faits la plupart des bateaux de série aujourd’hui (pour économiser en poids et en coût, on ne peut même plus les poser sur leur quille !) et avec une quille fixe droite il y a de bonnes chances de faire un trou dans l’eau avec un tel tronc. L’aluminium a aussi l’avantage d’être malléable. Il absorbe l’énergie du choc en se déformant mais est très difficile à percer sauf par un éperon. J’ai vu des bateaux accidentés dans l’atelier de chaudronnerie de Garcia cabossés et déformés d’une manière impressionnante mais qui étaient restés étanches. C’est bon pour le moral car on n’échappe pas quand on fonce dans la nuit noire à penser à un moment ou un autre à la collision possible avec un conteneur à la dérive flottant entre deux eaux (il s’en perd chaque année quelques milliers). L’été 2013 deux voiliers ont ainsi coulé non loin des côtes françaises de Méditerranée. Il m’arrive alors de me remettre rapidement en tête la check-list d’évacuation d’urgence du bateau que j’ai là, à portée de la main, dans une couverture plastifiée, dans la table à cartes. Suis-je bien prêt au cas où ? Les deux tonnelets étanches sont bien là, serrés sur le plan de travail de la Ste Barbe (sur Balthazar ce nom désigne le petit atelier, bien utile en grande croisière), l’un est marqué en grosses lettres peintes en rouge « COM ». Il contient les moyens de communication avec les secours au cas où : VHF portable et téléphone mobile satellite Iridium avec son GPS régulièrement rechargés, et leurs batteries de rechange. Sur le mobile les N°s utiles en cas de détresse sont préenregistrés. Avec la balise flottante SARSAT dotée également d’un chip GPS et qui envoie par satellite l’appel de détresse avec la position et quelques informations d’identité la probabilité est élevée d’être secourus et retrouvés dans le radeau de survie (installé sous la marche de la jupe arrière il est facile à faire glisser à l’eau malgré son poids avec son sac étanche contenant de l’eau et des rations de survie). Si on n’a pas pu signaler sa position par absence de ces moyens actuels le sauvetage au grand large relève du miracle. L’autre tonnelet est marqué « portefeuilles, passeports… ». On y mettrait les objets précieux, téléphones mobiles, appareils de photos, papiers, argent, lunettes… . Tout cela est bien mais s’il faut gerber vite fait le bateau coulant rapidement avec une grosse voie d’eau ou étant en feu comme on le lit dans certains récits ? Réveiller tout le monde et se préparer en quelques minutes, mettre dans de gros sacs étanches (prêts) quelques vêtements et friandises pour le moral, larguer la survie, y transférer tout cela avec des bouts, embarquer dans la survie, opération difficile par mauvais temps….? En voiture beaucoup plus exposée à un crash on ne se pose pas ces questions, en bateau si, probablement parce qu’on peut fortement réduire le risque si l’on prend les dispositions ad hoc et certainement aussi parce qu’on est seul sur la grande bleue.
Dimanche 30 Août 10h du matin. Mouille ! l’ancre plonge devant une petite plage dans une jolie crique au Sud du phare et du fort Focardo. Baignade, cuisine et repos après une traversée monotone de 160 milles au moteur par mer d’huile et grand clair de lune pleine. L’île d’Elbe que nous venons d’aborder est surprenante de verdure lorsqu’on arrive du Sud. Les montagnes et collines sont couvertes de cèdres et de pins laissant entrevoir par ci par là des champs de vignes et d’oliviers. Près des habitations les palmiers et eucalyptus y poussent. Porto Azzuro se trouve sur la côte Est à moins d’un mille du mouillage. Ce charmant petit port a un nom trop « touristique » pour être authentique ; en effet, son nom véritable est Longone. Mais la citadelle qui le domine, construite par les Espagnols au XVIème siècle était au XIXième et XXième siècle une prison fameuse où l’on enfermait notamment les mafieux et autres criminels endurcis, ainsi que les politiques corrompus. En Italie le nom de Longone a toujours été associé au crime, un peu comme les Baumettes à Marseille. Pour développer le tourisme le village chercha donc un nom plus vendeur. Avec succès d’ailleurs car les italiens fréquentent en nombre l’été cet endroit délicieux. Nous y apprécions dans ses ruelles l’animation des soirs d’été ainsi que la bonne cuisine italienne plus fine et variée que la grecque dont on a vite fait le tour même si l’on y mange de bonnes choses.
Le lendemain le temps est toujours aussi superbe et nous longeons tranquillement la côte Est où depuis l’Antiquité on a exploité à ciel ouvert le minerai de fer facile à extraire, ceci jusqu’à la fermeture de la dernière mine en 1984. La végétation a en partie effacé les cicatrices des collines entaillées et, vu de la mer, on ne voit presque plus rien, sauf une estacade rouillée où l’on chargeait le minerai sur les bateaux minéraliers. C’est d’ailleurs le fer qui donne son nom à Porto Ferraio, la capitale de l’île vers laquelle nous faisons route maintenant après la rituelle baignade déjeuner entre le Capo Castello et l’Isola Dei Topi, au Nord de l’île d’Elbe, juste en face et séparé de moins de cinq milles par le Canale Piombino de la presqu’île éponyme sur le continent.
Comme le dit notre portulan il est difficile de ne pas tomber amoureux de Porto Ferraio. Port bien protégé et « cosy » par sa forme en fer à cheval, aux maisons colorées se pressant sous les rochers de la citadelle du XVIième siècle construite par Côme Ier, duc de Florence, ruelles étroites bordées de belles maisons du XVIIIième siècle. Port protégé en outre par sa rade elle-même si bien à l’abri des vents dominants qu’au XVIIième et XVIIIième siècles elle était convoitée par la France, l’Espagne et l’Angleterre. Nelson la qualifia comme « le meilleur port du monde à taille égale ». Si l’on y réfléchit en effet ce n’était pas évident du temps de la marine à voile d’abriter et de stationner une escadre avec la logistique nécessaire, capable d’appareiller rapidement (les vents dominants permettaient une sortie facile) ; les sites s’y prêtant bien n’étaient pas si nombreux que cela, même en Méditerranée malgré ses côtes très découpées.
Evidemment pour tout français l’île d’Elbe c’est Napoléon. Des rues en pente assez raide mène à la Villa dei Mulini sur la colline dominant le port et la mer côté Nord. Bien qu’il ait terrorisé toutes les royautés d’Europe pendant presque deux décennies il fut bien traité par la coalition qui finit en 1814 par avoir raison du grand Homme. La principauté accordée à Napoléon en exil l’accueillit avec les honneurs comme l’atteste une grande plaque de l’époque apposée sur la façade de l’Hôtel de ville. Il y arriva accompagné de 100 grenadiers et soldats d’infanterie légère et de 600 autres dont des lanciers polonais. Villa modeste mais ayant de l’allure, bien entretenue et gardiennée (presque dans chaque salle). On y voit un beau mobilier fait spécialement pour lui, pour la plupart par des artisans de Lucques, ses bureaux, sa bibliothèque réunissant encore une bonne partie de ses livres préférés (j’ignorais que Napoléon lisait beaucoup malgré ses emplois du temps invraisemblables) ainsi que les appartements de Pauline Bonaparte, sa sœur préférée, qui vint le rejoindre. Un jardin surplombe au Nord la mer. Assis sur un petit banc en pierre au bord du parapet je me dis que Napoléon avait dû s’asseoir là, sur ce même banc, se demandant comment il serait accueilli en France s’il tentait un retour. Des injures et une hostilité certaine l’avaient en effet accompagné dans maints villages du Midi alors qu’il allait s’embarquer sous escorte à Saint Raphaël vers l’île d’Elbe. Beaucoup de familles reprochaient véhémentement à l’Empereur déchu d’avoir fait mourir au combat près de 100.000 jeunes français par an et aspiraient évidemment à la paix. Il médita 300 jours puis, ayant conclu que l’aventure était jouable, fila le 26 Février 1815 sur l’Inconstant en échappant aux patrouilles navales anglaises. Il faut dire à la décharge des officiers anglais penauds et qui ont dû en prendre pour leur grade que ce nouveau et dernier incroyable coup d’audace de Napoléon était difficilement imaginable alors que le pays venait d’être vaincu et occupé, la Royauté rétablie en France et la Paix revenue en Europe, Qui aurait misé sur l’Empereur vaincu et déchu pour reprendre le Pouvoir seulement 300 jours après les adieux de Fontainebleau ? Incroyable !
Mardi 1er Septembre. Nous sommes en mer , cap sur la Giraglia (petit îlot situé à un mille au Nord du Cap Corse que doivent virer les bateaux de course partis de St Tropez participant à la fameuse régate qui porte son nom, la ligne d’arrivée se trouvant à Monaco). Aujourd’hui Jean-Jacques et JP fêtent mon anniversaire : trois quart de siècle çà s’arrose au Proseco bien frappé accompagné de zakouskis améliorés, tourte aux courgettes et lardons. Une tarte aux noix de l’île d’Elbe conclue ce fort sympathique déjeuner en mer.
Dans l’après-midi le bulletin météo marine diffusé par VHF annonce l’installation progressive des pressions pour générer le Mistral : hautes pressions anticycloniques s’établissant dans le Sud Ouest de la France, basses pressions dépressionnaires s’établissant sur les côtes méditerranéennes se décalant vers le Cap Corse et le Golfe de Gênes. Après nous être demandé brièvement si on pouvait traverser sur les îles d’Hyères avant le déclenchement du vent fort d’Ouest (pile sur la route), ce que nous avions réussi à faire avec Marines il y a une dizaine d’années dans une situation comparable ici-même, la réponse nous est donnée par la consultation des fichiers gribs par Iridium et la consultation téléphonique, à l’approche du Cap Corse, de Météoconsult qui donne des bulletins prévisionnels retraités et détaillés par zone. Elle est claire : on n’a pas le temps de passer sans prendre le risque élevé d’une bonne branlée. A 17h en passant entre le Cap Corse et l’îlot de la Giraglia, dominé par son phare blanc, la décision est prise : cap sur St Florent, le seul abri du Mistral sur cette côte exposée à l’Ouest entre le cap Corse et le désert des Agriates. A 20h40 Balthazar accoste au quai d’honneur du port de St Florent, encadré par deux yachts à moteur rutilants et phosphorescents. C’est la mode sur les gros yachts à moteur de disposer des leds puissantes sous la ligne de flottaison pour illuminer la mer avec des couleurs d’Hollywood sous la poupe, voire maintenant tout autour du bateau. Heureusement je n’ai pas encore vu cela sur des voiliers, encore que l’on voit certains grands voiliers illuminer avec des leds les différents étages de barres de flèche de leur mât, ce qui procède de la même propension à se faire voir. Vous dites m’as-tu-vu ?
Journée de détente et de repos en attendant un créneau pour traverser. Nous apprécions l’animation et le charme de St Florent, ses ruelles étroites, ses placettes, son boulodrome où la pétanque est une affaire très sérieuse, sa citadelle génoise, sa cathédrale (devenue église depuis 1789) de pur style roman pisan du XIIième siècle. Je me fais expliquer par la sympathique coiffeuse qui a raccourci ma chevelure de trois mois de mer où la trouver. D’une manière surprenante elle m’indique devant sa boutique la sortie du village par un chemin : « au bout de deux kilomètres vous la trouverez ». Un peu interloqué et commençant à avoir des doutes en montant la colline, entouré de maisons de plus en plus espacées, je la découvre enfin au milieu des vignes et des oliviers. Avez-vous déjà vu des cathédrales du XIIième siècle au milieu de nulle part ? Moi, jamais. La raison que m’indique la gardienne à l’entrée est qu’à cette époque St Florent était construit sur la hauteur autour de sa cathédrale, le bord de mer comme partout ailleurs en Méditerranée étant beaucoup trop exposé aux attaques inopinées et aux rapines régulières des pirates. Quand les Gênois construisirent au XVième siècle la citadelle dominant le port, apportant ainsi la sécurité, les habitants déménagèrent progressivement autour du port où se faisaient le commerce et les échanges ; je suppose qu’ils récupérèrent les pierres pour construire leur nouvelle maison car on n’en voit pratiquement plus traces. Santa Maria Assunta de Nebbiu est un joyau (Le Nebbio constituait depuis le IVième siècle un des diocèses de la Corse catholique romaine).
En entrant dans la cathédrale, de taille modeste, l’attention est immédiatement attirée par une châsse vitrée exposant la relique en habit de soldat romain de St Flor. Autrefois il n’y avait pas d’édifice religieux de quelque importance sans reliques. Monseigneur Guasco, évêque du Nebbio de 1770 à 1773, s’en préoccupe et demande au Pape Clément XIV de lui en offrir une. C’est ainsi que la dépouille d’un soldat romain martyrisé au IIIième siècle fut exhumée et soigneusement rangée dans une châsse de bois de cèdre doré, parée de sa tunique brodée aux perles fines et de ses attributs de guerrier. C’est ainsi que depuis ce jour l’âme de ce soldat du Christ veille sur St Florent ; tous les trois ans est célébrée la fête patronale ; il parait que la ville se pare ce jour-là, aux deux entrées de l’agglomération et à l’intérieur même de plusieurs arches de verdure, de banderoles, de guirlandes colorées, souhaitant la bienvenue aux pèlerins et rendant hommage à St Flor.
Grâce à Nicole (Delaitre) qui a bien connu cette maison réservation est prise à l’auberge du pêcheur pour ce soir. On y entre par la poissonnerie qui présente dans une propreté impeccable un superbe étal de poissons. Ce soir c’est le repas traditionnel du Capitaine offrant en fin de croisière à ses valeureux équipiers un bon repas. A l’arrivée à Port Camargue nous serons les uns et les autres trop pressés pour en profiter. Nous entrons derrière dans un jardin abrité, planté de palmiers, d’agaves et d’autres arbres délicatement éclairés de lumières colorées. Belles tables, service impeccable, plats raffinés, vraiment un repas digne du repas du capitaine, table que je vous recommande à mon tour pour son excellent rapport qualité/prix. Merci, Nicole.
Jeudi 3 septembre 6H du matin. A larguer les amarres. Nous disposons d’après la météo d’un vent d’Ouest Sud Ouest plus modéré pendant 48h avant que la dépression se creuse sur le golfe de Gênes et que le Mistral escalade à nouveau l’échelle Beaufort et nous barre la route. Nous voilà partis au plus près (pour ne pas changer depuis Santorin) dans une mer maniable et par un vent de face force 5, quelques rafales à 6 (vent apparent de 18nds à 24nds en fin de parcours) mais heureux quand même de tailler la route à la voile après tant de moteur. Après un long bord de 80 milles à 20° au Nord de la route, bord rendu plus favorable par le courant général de l’ordre de 1 nœud qui longe les côtes ligures vers le SW, nous virons de bord à 19h45 pour éviter d’entrer dans la zone de vents plus forts (force 6) au large de la côte que nous indique les fichiers gribs. Après cinq bords au total dont les virements sont facilités par le déroulement du solent autovireur dès que le vent a forci en deuxième partie du parcours (le solent taillé pour remonter au vent dans la brise nécessite 22nds au moins de vent apparent pour bien marcher) Balthazar franchit la passe d’entrée du port de Porquerolles à 14h le lendemain. Nous apprécions particulièrement après cette traversée vent de bout un bateau redevenu horizontal. Le GPS nous indique un parcours effectué de 201 milles alors qu’en route directe il n’y a que 140 milles. En mer aussi il y a pour les voiliers des virages !
Les sommeils courts et agités qui précèdent ou suivent les quarts de nuit du marin sont propices au rêve. Jean-Jacques me fait bien rire au petit déjeuner en me racontant celui qu’il vient de faire : venu dans la cabine arrière pour trouver une couchette plus confortable dans cette traversée au prés le léger bruit du vérin (le vérin et le secteur de barre sont simplement séparés de la tête du dormeur par une cloison métallique étanche) actionnant, sous pilote automatique, les safrans du gouvernail lui fait construire une histoire où le capitaine, c’est-à-dire moi, faisait de la musique en jouant sur la tension de plusieurs bouts. Je me demande bien quel message a véhiculé ainsi son inconscient…. ?
Baleines ou cachalots à 4h ! Jean-Jacques nous désigne l’endroit où il vient d’apercevoir deux jets d’eau et de vapeur. Les revoilà, à quelques centaines de mètres. Ce sont très probablement des cachalots (nous ne voyons que leurs jets à cette distance), prédateurs pouvant atteindre la vingtaine de mètres, la cinquantaine de tonnes et champions toutes catégories de la plongée en apnée : couramment 1000m et jusqu’à 3000m, pour aller attaquer les calmars géants dont ils sont friands ! Notre route du Nord de la Corse vers les îles d’Hyères nous fait traverser en effet le sanctuaire Pelagos. Ce sanctuaire est un espace maritime de 87500km² faisant l’objet d’un accord entre la France, l’Italie et la Principauté de Monaco pour la protection des mammifères marins. De nombreuses espèces de cétacés le fréquentent.
Au cours de cette traversée nous effectuons bien entendu la veille sur le canal 16 (canal réservé aux alertes et messages liés à la sécurité) de la VHF. L’élévation au-dessus de la mer de l’émetteur du CROSS MED La Garde (Centre Régional Opérationnel de Surveillance et Sauvetage ; il y a 6 CROSS couvrant les côtes françaises : Gris-Nez, Jobourg, Corsen, Etel, Med La Garde et Med en Corse) et l’élévation de l’antenne VHF de Balthazar (24m au-dessus de l’eau) fait que nous entendons clairement le trafic du Cross Med La Garde (à côté de Toulon) peu de temps après avoir quitté St Florent (les ondes VHF ont une portée optique, donc de plus en plus grande lorsque les élévations de l’émetteur et du récepteur augmentent en passant au-dessus de l’horizon). Nous sommes surpris par l’importance de son trafic radio : 3076 opérations en 2011, 1635 personnes secourues, 3834 personnes assistées d’après son bilan ! Pendant notre traversée les contrôleurs n’ont pas chômé ; vedette en panne de moteur à la dérive, puis une autre, bateau à moteur coulant dans le golfe d’Ajaccio, recherche d’un zodiac qui n’est pas rentré, identification et contrôle des navires (interrogations sur leur provenance, leur destination, leur cargaison, personnes à bord…). Jean-Jacques pendant ses obligations militaires à la sortie de Centrale était Enseigne de Vaisseau à bord d’un dragueur de mines (il patrouillait en Manche par tous les temps été comme hiver (il me raconte les branlées qu’ils prenaient sur un bateau à fond plat tossant très dur et très rouleur) sur la passerelle découverte pour notamment faire respecter les nouveaux rails de sécurité de navigation). Pendant cette période il a été appelé en remplacement comme chef de quart durant un mois au Cross Jobourg (Cotentin). Il m’explique le boulot et nous fait bien rire par l’histoire tragi-comique suivante : un pêcheur amateur part sur un petit pêche-promenade faire une partie de pêche près de St Vaast la Hougue. Dans la zone qu’il a choisie pour mouiller il balance par-dessus bord son grappin. Mais se trouvant près de la pointe de Barfleur (cap NE de la presqu’île du Cotentin) où les courants de marée sont forts la traction sur la ligne qu’il retient à la main est considérable quand le grappin croche, dépassant ses forces. Terrifié par l’idée de partir à la dérive en pleine Manche il s’y cramponne désespérément quand même de toutes ses forces : résultat le canote s’en va sous ses pieds, lui s’en va à la patouille en restant mouillé avec son grappin. L’histoire se termina bien car il eut la grande chance d’être en vue du sémaphore de Gatteville-Barfleur qui assista à la scène et le fit repêcher par un canot du SNSM (organisation qui, perpétuant la vieille tradition des sauveteurs en mer, assure le sauvetage le long des côtes françaises. Elle est financée essentiellement par les dons des marins et autres donateurs et intervient chaque année plusieurs milliers de fois. Dans chaque station l’équipe de bénévoles est de garde 24h/24 prêts à appareiller y compris par des temps exécrables en moins de 20mn après l’appel. Un grand coup de chapeau à ces hommes remarquables et désintéressés).
Comme prévu par la météo le Mistral repart en force le lendemain de notre arrivée. Repos donc à Porquerolles Samedi 5 Septembre. Allons nous dégourdir les jambes sur le chemin bien abrité du mistral par l’épaisse végétation méditerranéenne, chemin conduisant le long de la côte sous le vent vers le Cap des Mèdes. A midi André (Van Gaver) s’échappe de ses vendanges et nous rejoint pour aller manger au Langoustier. Nous avions prévu de manger dans le restaurant de deuxième classe mais il est complet ; nous faisons alors contre mauvaise fortune bon cœur et nous nous rabattons sur l’Olivier, le restaurant de grande classe de la même Oustaou. Très beau cadre, cuisine et services de haut niveau, mais l’ardoise est d’un niveau encore supérieur, en particulier pour les vins !
Dimanche 6 Septembre. Après être sorti de la rade d’Hyères par la petite passe, au Nord de l’îlot du Petit Ribaud, Balthazar double gaillardement le cap Escampobariou, pointe ouest de la presqu’île de Giens. Non Balthazar ne perdra pas aujourd’hui ses tonneaux comme il arrivait autrefois par temps de Mistral aux anciens voiliers transportant des tonneaux d’huile d’olive ou de vin et s’y faisant rudement secouer alors qu’ils allaient s’abriter dans la rade d’Hyères ! Effectivement le Mistral est tombé et ne subsiste plus qu’un léger vent d’Ouest bien de bout sur la route du Cap Sicié. Moteur encore, ah ! cette Méditerranée !
Laissons ce sous-marin dont la VHF nous annonce la présence, sortir tranquillement de la rade de Toulon et doublons ce cap Sicié, ce Cap Horn des Marseillais comme l’appelle ma sœur aînée Juju, bien débonnaire aujourd’hui.
J’entre toujours avec un attendrissement certain dans la rade de Cassis. Ici est le berceau de ma famille DALLEST (l’apostrophe est arrivée sous Napoléon). Ce nom émerge ici dès le XIVième siècle ; Un Honoré Dallest échevin vint prêter serment à la Reine Jeanne (à Aix) en 1344. En 1531, devenus nombreux, la plupart des Dallest résident encore presque tous à l’intérieur des remparts (« du Château ») qui domine le Cassis d’aujourd’hui comme l’atteste un relevé de cette année-là. C’est là que les Cassidains venaient s’abriter des raids effectués par les « maures et infidelles ». Aussi les Cassidains, comme dans la plupart des villages côtiers méditerranéens, doivent-ils faire « garde et guet » pendant « six ou sept mois de l’année » et s’équiper en « municions, artillerie, poudre, bouletz, bastons de guerre » à leurs »propres couts, freitz et mises ». Le premier ancêtre en ligne directe de notre famille identifié dans les registres d’Etat civil était Cassidain à la fin du XVIième siècle. Balthazar Dallest était son petit-fils qui devint mon seul ancêtre en ligne directe à être marin Mais un vrai puisqu’il devint capitaine de voiliers faisant le commerce entre Marseille et les Echelles du Levant du temps de Louis XIV, ce qui n’était certainement pas de tout repos dans cette mer capricieuse, infestée de pirates et d’Anglais.
Mouillés devant le port de Cassis nous savourons un Ti punch alors que le Cap Canaille qui nous domine enflamme au couchant ses couleurs rouges et ocres.
Le lendemain c’est un repas de famille qui réunit mon frère aîné Louis, bon pied bon œil malgré ses 90 ans tout proches, ma sœur aînée Juju toujours aussi délicieuse et en forme, mon frère cadet Christian, Bernard l’artiste, et l’équipage. Invités par Christian nous savourons tous ces moments trop rares où nous pouvons nous réunir ainsi. Christian et Bernard ont le bonheur d’avoir cet appartement lumineux et ayant une vue imprenable sur le port qu’il domine, sur le « château » et sur le cap Canaille. De la terrasse nous surveillons Balthazar sagement au mouillage à l’extérieur de la jetée, le port étant trop petit et plein comme un œuf pour le recevoir.
A 16h ce Lundi nous levons à regrets l’ancre en route pour le Cap Couronne qui ferme à l’Ouest la rade de Marseille. Nous allons retrouver un ami, Roger Solari, ancien responsable aux opérations à Arianespace, retourné pour sa retraite au bercail, dans le petit port de pêche de Caro qui a tant de personnalité. Demain Balthazar longera la Camargue et retrouvera Port Camargue. Il y prendra un repos mérité de 4 semaines, avant de rentrer en Bretagne en Octobre.
La boucle méditerranéenne est bouclée. Au cours de ces quelques quatre mille milles nous avons croisé souvent le sillage d’Ulysse et, beaucoup plus souvent encore, de Balthazar Dallest, nous avons aimé et admiré encore la richesse extraordinaire des cultures et civilisations qui se sont développées sur les rives que nous avons visitées ; nous en sommes en quelque sorte les héritiers.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages
Pour lire d’autres lettres de Balthazar ou voir des photos et documents visitez le site artimon1.free.fr
Equipage de Balthazar :
Jean-Pierre, Jean-pierre Merle dit JP, Jean-Jacques (Auffret)